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Davos 2026, ou comment l’Amérique de Donald Trump redéfinit le prix de l’alliance

Les déclarations du Président américain Donald Trump au Forum économique mondial de Davos 2026 ont ravivé de profondes interrogations sur l’avenir des relations transatlantiques. En abordant successivement la souveraineté du Groenland, le rôle et les obligations des alliés européens au sein de l’OTAN, ainsi que la politique énergétique de l’Union européenne (UE), le président américain a tenu un discours largement perçu en Europe comme brutal et déstabilisant. Au-delà de la controverse immédiate, ces prises de position posent une question plus structurelle : l’alliance entre les États-Unis et l’Europe est-elle en train de se transformer en un partenariat essentiellement transactionnel, fondé sur des rapports de force et des calculs d’intérêts à court terme ?
La question du Groenland a constitué l’élément le plus spectaculaire de l’intervention présidentielle. En réaffirmant que les États-Unis avaient un intérêt stratégique vital à exercer un contrôle accru sur ce territoire arctique, M. Trump a remis sur la table une idée déjà source d’indignation par le passé. Même s’il a exclu explicitement le recours à la force militaire, son insistance sur la nécessité pour Washington d’assurer directement la sécurité du Groenland a été interprétée comme une remise en cause implicite de la souveraineté danoise. Cette posture s’inscrit dans une vision des relations internationales où la sécurité et les intérêts stratégiques des grandes puissances tendent à primer sur le respect du droit international et de l’autodétermination des peuples.
La réaction du Danemark a été immédiate et sans ambiguïté. Copenhague a rappelé que le Groenland n’était ni à vendre ni négociable, et que toute décision concernant son avenir relevait exclusivement de ses habitants et des autorités danoises. Cette position a été soutenue par plusieurs partenaires européens, notamment la France et l’Allemagne, qui ont souligné que la souveraineté territoriale constitue un pilier fondamental de l’ordre international. Cette solidarité européenne a mis en évidence une volonté commune de défendre des normes juridiques partagées face à des pressions extérieures jugées inacceptables.
Les propos de M. Trump sur l’OTAN ont accentué ce climat de malaise. En accusant une nouvelle fois les pays européens de ne pas assumer une part suffisante du fardeau financier et militaire de l’Alliance, il a présenté la sécurité collective comme une forme de service conditionnel. Selon cette logique, la protection américaine ne serait plus garantie par des engagements durables, mais dépendrait du niveau de contribution et de conformité politique des alliés. Une telle approche a été perçue en Europe comme une rupture avec l’esprit fondateur de l’OTAN, fondé sur la solidarité et la défense collective plutôt que sur une logique de comptabilité bilatérale.
Les dirigeants européens ont réagi avec prudence, conscients de l’importance stratégique du lien transatlantique, tout en exprimant leur inquiétude face à ce qu’ils considèrent comme une instrumentalisation politique de l’Alliance. La France a mis en avant la nécessité d’une Europe plus autonome sur le plan stratégique, capable de défendre ses intérêts sans dépendre exclusivement de garanties extérieures. L’Allemagne, plus mesurée, a insisté sur l’importance de préserver la cohésion de l’OTAN, tout en appelant au respect des principes de coopération et de confiance mutuelle.
La politique énergétique européenne a constitué le troisième axe de la critique américaine. En dénonçant les choix de l’UE en matière de transition écologique, M. Trump a accusé l’Europe de sacrifier sa compétitivité économique et sa sécurité énergétique au nom d’objectifs climatiques jugés idéologiques. Il a opposé à cette stratégie le modèle américain, fondé sur l’exploitation intensive des ressources fossiles et sur le développement du nucléaire. Les responsables européens ont répondu que la transition énergétique vise précisément à réduire les dépendances stratégiques et à renforcer la résilience économique à long terme, notamment face aux chocs géopolitiques.
Ces divergences énergétiques traduisent deux visions opposées du développement et de la sécurité. D’un côté, une approche privilégiant les gains économiques immédiats et l’exploitation maximale des ressources disponibles. De l’autre, une stratégie cherchant à concilier croissance, durabilité et autonomie stratégique. Ce désaccord dépasse la seule question énergétique et renvoie à des conceptions divergentes de la gouvernance mondiale et de la responsabilité face aux défis globaux, au premier rang desquels figure le changement climatique.
Pris dans leur ensemble, les propos de M. Trump sur le Groenland, l’OTAN et l’énergie ont renforcé l’idée que les relations transatlantiques évoluent vers une forme d’alliance transactionnelle. Dans ce cadre, les engagements seraient renégociés en permanence en fonction des intérêts nationaux, au détriment de principes stables et de valeurs partagées. Une telle évolution risquerait d’affaiblir la prévisibilité et la cohérence de l’ordre international, en favorisant une logique de rapports de force plutôt que de coopération multilatérale.
Face à cette situation, l’UE cherche un équilibre délicat. Elle entend préserver un partenariat avec les États-Unis qui demeure essentiel pour sa sécurité, tout en réduisant sa vulnérabilité face aux pressions politiques et économiques. La quête d’autonomie stratégique, longtemps débattue, prend ainsi une nouvelle acuité. Elle implique un renforcement des capacités européennes dans les domaines de la défense, de l’énergie et des technologies clés, ainsi qu’une diversification des partenariats internationaux.
Dans ce contexte, l’évolution des relations transatlantiques pourrait également influencer l’équilibre des relations sino-européennes. Si l’Europe perçoit son alliance avec Washington comme de plus en plus conditionnelle, elle pourrait être incitée à adopter une diplomatie plus équilibrée, fondée sur la diversification de ses relations extérieures. Sans remettre en cause ses principes ni ses engagements, l’UE pourrait chercher à approfondir une coopération pragmatique avec la Chine dans certains domaines d’intérêt commun, tels que le commerce, la transition énergétique ou la gouvernance économique mondiale. Cette dynamique ne traduirait pas un réalignement stratégique, mais plutôt l’affirmation d’une volonté européenne de préserver son autonomie et sa capacité de choix dans un monde marqué par la rivalité entre grandes puissances.
L’Europe se trouve désormais à la croisée des chemins : accepter une alliance redéfinie par des transactions et des rapports de force, ou renforcer un modèle de coopération fondé sur des règles, la souveraineté et le dialogue. Les choix opérés dans ce contexte auront des implications durables, bien au-delà du cadre euro-américain, pour l’équilibre du système international dans son ensemble.
Par Jacques Fourrier (L'auteur est un journaliste et commentateur français basé à Beijing depuis les années 1990)
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| Source:french.china.org.cn | ![]() |
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