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Les plumes sans frontières

French.china.org.cn | Mis à jour le 03. 06. 2026 | Mots clés : webromans chinois
La Chine au Présent | 03. 06. 2026

Du statut d’apprenti à celui de pionnier, les webromans chinois ont conquis le monde. 

Du succès des récits de xianxia (fantasy chinoise) en Asie du Sud-Est à l’essor d’un écosystème créatif en Occident, la littérature en ligne chinoise a opéré une véritable expansion internationale. En vingt ans, elle a dépassé les simples frontières de la lecture pour s’imposer comme un phénomène mondial, séduisant des millions de lecteurs étrangers par des histoires ancrées dans la culture chinoise. Son modèle original de déclinaison en web-série, animation et jeu vidéo est en train de transformer l’indutrie du divertissement.

Selon le Rapport 2025 sur le développement de la littérature en ligne chinoise (dénommé ci-après le « Rapport »), publié récemment par l’Académie des sciences sociales de Chine, le rayonnement international du secteur a franchi un nouveau cap : en 2025, le chiffre d’affaires à l’étranger a atteint 5,64 milliards de yuans, pour près de 200 millions de lecteurs actifs dans plus de 200 pays et régions.

Quelle mutation se cache derrière cette croissance fulgurante ? Quels sont les défis à relever et quel sera l’impact de l’intelligence artificielle sur ce secteur ? He Hong, directeur du Centre de la littérature en ligne de l’Association des écrivains de Chine, a répondu à ces questions dans un entretien exclusif.

Bâtir un nouvel écosystème narratif mondial

He Hong replace le webroman dans le contexte historique de la littérature chinoise moderne. Après le Mouvement pour la nouvelle culture du 4 Mai, il y a plus d’un siècle, la Chine a longtemps occupé une place de « disciple » sur la scène culturelle mondiale. Cependant, l’avènement d’Internet a offert une nouvelle opportunité au développement culturel chinois, permettant l’émergence d’un écosystème unique et dynamique autour de la littérature en ligne.

« Le cœur de ce système réside dans l’interaction constante et la circulation fluide des contenus : les auteurs publient en continu et les lecteurs participent à une forme de “co-création”. Par ailleurs, le paiement par chapitre a permis de construire un modèle économique pérenne. Sans oublier que les plateformes valorisent les œuvres à succès en les adaptant en films, séries ou animations », explique He Hong.

Ce modèle de production culturelle s’exporte désormais et fait l’objet d’études approfondies dans le monde entier. WebNovel, plateforme de lecture internationale, a ainsi attiré plus de 1,3 million d’écrivains étrangers. Dans le domaine de l’audiovisuel, le succès fulgurant de la plateforme de mini-séries ReelShort en Amérique du Nord a conduit les professionnels étrangers à analyser ce format court au rythme effréné et aux intrigues denses.

« C’est un tournant symbolique, souligne He Hong. Le webroman chinois et le mode de production qu’il incarne ont cessé d’être de simples suiveurs pour devenir les pionniers de la création numérique mondiale. »

Si certains craignaient que des concepts chinois, comme la « culture de l’immortalité » ou les « épreuves initiatiques », ne freinent la diffusion internationale, l’expérience prouve le contraire : ces codes uniques attisent la curiosité des lecteurs étrangers. « Cela montre que les émotions et les valeurs humaines universelles restent le principal vecteur de résonance transculturelle. La sensibilité orientale, dans la manière de raconter, constitue justement le plus grand atout. »

Fin de la course au clic, cap sur la qualité

Malgré cette forte croissance, le secteur doit relever des défis de taille et amorcer une profonde transformation.

Le premier obstacle est l’essoufflement du modèle économique actuel. Pour conquérir les marchés internationaux, les webromans et les mini-séries restent très dépendants d’un marketing intensif sur les réseaux sociaux afin d’acquérir de nouveaux utilisateurs. Avec la concurrence mondiale qui s’intensifie, ces coûts publicitaires s’envolent et grignotent les marges, poussant le secteur à rechercher des pistes de croissance plus diversifiées et plus durables.

Parallèlement, une transition vers la normalisation et l’excellence devient indispensable. Pour remédier à la redondance des contenus – un écueil classique des secteurs émergents – la littérature en ligne opère un virage stratégique : elle délaisse la « course au clic » au profit d’une véritable montée en gamme.

Les pouvoirs publics encouragent ce mouvement. L’amélioration constante des dispositifs de régulation et la responsabilisation des plateformes traduisent clairement une volonté de concilier soutien au secteur et respect des normes. Selon le Rapport, le marché de l’adaptation des droits d’auteur de webromans en Chine a atteint 367,61 milliards de yuans en 2025. Un tel volume d’activité impose naturellement des exigences de qualité bien plus élevées.

Signe de cette évolution, plusieurs œuvres telles que Chroniques policières de Binjiang (Bīn Jiāng J ng Shì) ou Les Grands projets industriels de la Chine (Dà Guó Zhòng Gōng), ont récemment été distinguées lors de cérémonies prestigieuses, notamment le Prix du gouvernement chinois de l’édition. Ces récompenses montrent que la valeur artistique et la reconnaissance sociale du webroman chinois franchissent un nouveau palier.

Ce que l’IA ne peut pas créer

L’intelligence artificielle est une variable majeure qu’on ne peut ignorer. He Hong la compare à une lame à double tranchant, porteuse d’opportunités autant que de défis.

D’un côté, en tant que moyen de production puissant, l’IA peut réduire considérablement les coûts et accroître l’efficacité. Selon le Rapport, la plateforme WebNovel, à elle seule, a déjà traduit plus de 17 000 œuvres grâce à l’IA, accélérant ainsi la circulation des contenus entre les langues. Mais de l’autre, cette montée en puissance accélérera l’élimination des productions les plus standardisées et à faible valeur ajoutée. « Si les créateurs se contentent de reproduire des modèles vides d’originalité, le risque d’être supplantés par la technologie va croître rapidement », souligne He Hong.

Dès lors, quelle est la singularité irremplaçable du créateur humain ? He Hong propose une réponse forte : « la conscience du vivant ».

« La vraie création culturelle appartiendra toujours à l’homme. Elle naît d’une expérience de vie unique, d’émotions complexes et d’une imagination libre. La littérature et l’art reposent sur notre condition d’êtres limités, sur notre perception de l’éternité et de l’infini, de l’amour et de la mort, de l’extase et de la douleur. » La voix de He Hong est ferme. « L’IA ignore la peur de mourir comme l’ivresse d’aimer. Elle ne peut véritablement comprendre une pulsion créatrice habitée par cette “conscience du vivant”. »

À ses yeux, le progrès technologique est une libération : il décharge les créateurs des tâches répétitives. Les auteurs n’ont donc pas à paniquer, mais doivent au contraire revenir à l’essentiel et explorer ces expériences individuelles qu’aucun algorithme ne saurait simuler. « C’est précisément quand l’IA aura épuisé tous les modèles que la valeur de l’originalité humaine apparaîtra dans toute sa clarté. »

La littérature en ligne chinoise a réussi une percée planétaire remarquable, mais la route est encore longue. Faire évoluer les modèles économiques, améliorer la qualité des contenus, préserver la créativité humaine à l’ère des algorithmes : voilà ce qui définira l’avenir du secteur. Une chose est sûre : ce nouveau chapitre littéraire, écrit collectivement par des centaines de millions de lecteurs et de créateurs à travers le monde, ne fait que commencer.

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Source:La Chine au Présent