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Un créateur français installé en Chine redécouvre le plaisir de la lecture à l’ère de la fragmentation numérique

À l’heure où les vidéos courtes prolifèrent et où l’information se fragmente à l’extrême, la lecture semble peu à peu reléguée au second plan. Pourtant, certains continuent de s’y attacher pour mieux comprendre le monde et nourrir leur réflexion personnelle.
À l’occasion de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, nous avons interviewé Olivier Ruelle, créateur de contenu français installé en Chine depuis de nombreuses années et connu sur la plateforme Bilibili sous le nom de « Aihechade Laolu ». Observateur de longue date des échanges culturels entre la Chine et la France, il est revenu avec nous sur son parcours et a livré ses réflexions sur la lecture, la littérature chinoise et les pratiques contemporaines.
« Je n’ai pas de rythme de lecture totalement stable », a-t-il confié. « Dans l’idéal, j’aime lire le soir, dans le calme, avant de m’endormir. Mais dans les faits, le rythme de travail et les déplacements fréquents rendent cette habitude difficile à maintenir. C’est un problème que beaucoup partagent aujourd’hui », a-t-il expliqué. « Le temps est constamment morcelé, et il devient très difficile de se poser réellement pour lire. Or, c’est précisément ce moment de calme qui donne tout son sens à la lecture. »
La découverte de la littérature chinoise remonte pour lui aux années 1990. Après avoir commencé à apprendre le chinois à la fin des années 1980 et avoir maîtrisé quelques milliers de caractères, il s’est lancé dans la lecture de romans en version originale. « Je me souviens notamment de “La Famille de Ba Jin”, ainsi que des œuvres de Lu Xun. C’est lui qui m’a le plus marqué à cette époque », a-t-il affirmé.
Mais ce sont surtout les récits d’Ah Cheng, tels que « Le Roi des échecs (Qi wang) », « Le Roi des arbres (Shu wang) » et « Le Roi des enfants (Haizi wang) », qui l’ont le plus impressionné. « Ces ouvrages offrent une représentation extrêmement vivante et incarnée des personnages, d’une époque et d’un environnement. Aujourd’hui encore, ils restent très présents dans ma mémoire. »
Après cette première immersion dans la littérature chinoise, M. Ruelle reconnaît avoir connu une longue parenthèse : pendant plus de vingt ans, il a presque cessé de lire des romans, que ce soit en chinois ou en français, sa langue maternelle. Ce n’est que depuis un ou deux ans qu’il est revenu à la lecture littéraire.
Un échange fortuit dans une petite librairie en France a marqué un tournant. Sur les conseils du libraire, il est reparti avec plusieurs romans français, qu’il a lus en peu de temps. « Le roman permet d’entrer dans un autre monde. C’est une expérience irremplaçable. » Désormais, il ne se limite plus aux ouvrages spécialisés et considère la littérature comme une « lecture essentielle ».
Son approche de la lecture a également évolué. Autrefois attaché à la lecture en version originale, qu’il jugeait indispensable pour saisir pleinement une œuvre, il reconnaît aujourd’hui l’importance des traductions. « Lorsque le niveau de langue n’est pas suffisant, une bonne traduction est une clé d’entrée précieuse », a-t-il souligné. Selon lui, comparer le texte original et sa version traduite permet non seulement de mieux comprendre les œuvres, mais aussi de progresser dans l’apprentissage des langues. « Si l’on rejette totalement les traductions, on se prive en réalité de la majorité de la littérature mondiale. »
Installé en Chine depuis plus de trente ans, M. Ruelle a indiqué estimer que sa compréhension de la société et de la culture chinoises reposait avant tout sur l’expérience vécue. « Ce que je sais de la Chine vient principalement de ces trente années passées sur place, des personnes que j’ai rencontrées et des situations que j’ai traversées. La culture telle qu’elle est décrite dans les livres diffère de l’expérience quotidienne. »
Il a également insisté sur la rapidité des transformations qu’a connues le pays au cours des dernières décennies. « Les changements ont été si profonds et si rapides qu’il ne suffit pas de lire pour comprendre. Il faut vivre et travailler en Chine pour en saisir certains aspects, même si cette compréhension reste forcément partielle. » Cela dit, il a indiqué reconnaître la valeur de certaines œuvres à forte dimension documentaire, citant notamment « Je suis livreur à Beijing (Wo zai Beijing song kuaidi) », un livre qu’il a récemment lu et qui lui a permis de mieux appréhender de manière concrète les conditions de travail et de vie des livreurs.
Interrogé sur le rôle de la littérature dans la compréhension mutuelle entre les peuples chinois et français, M. Ruelle a livré une réponse nuancée, teintée de scepticisme. « Je suis peut-être un peu pessimiste sur ce point », a-t-il admis. « Aujourd’hui, que ce soit en Chine ou en France, de moins en moins de personnes lisent, et celles qui prennent le temps de lire des romans sont très peu nombreuses. Nous vivons véritablement dans une ère de fragmentation. » Dans ce contexte, il a indiqué s’interroger sur la capacité de la littérature à jouer un rôle déterminant dans le rapprochement des deux sociétés.
À ses yeux, l’enjeu principal se situe ailleurs : il s’agit moins de s’interroger sur le rôle de la littérature que de trouver comment redonner envie aux individus de ralentir, de se concentrer et de consacrer du temps à la lecture d’un livre.
Créateur de vidéos courtes, M. Ruelle a dit s’interroger aussi sur le rapport entre ce format et la lecture, reconnaissant que, ces dernières années, la littérature a eu une influence limitée sur ses contenus vidéo, tandis que d’autres types d’ouvrages ont régulièrement nourrit ses idées. « Les logiques sont opposées, puisqu’une vidéo courte doit capter l’attention en quelques secondes, tandis qu’un roman s’inscrit dans la durée », a-t-il résumé, rappelant qu’il lui fallait souvent plusieurs pages pour entrer dans un livre.
Face à l’essor des vidéos courtes, le grand public peut-il encore maintenir une pratique régulière de la lecture ? M. Ruelle a évoqué une étude menée en France, selon laquelle la majorité des livres est achetée et lue par une minorité de lecteurs. « J’ai le sentiment que cette proportion est aujourd’hui encore plus faible. »
Pour Olivier Ruelle, la question n’est pas tant de « maintenir » une habitude que de « reconstruire » un rapport à la lecture chez les enfants et les jeunes générations. Dans un univers dominé par les algorithmes, son propre retour à la littérature montre toutefois qu’une autre voie reste possible, celle d’une lecture capable, encore aujourd’hui, d’éclairer le monde et l’expérience individuelle.
| Source:french.china.org.cn | ![]() |
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