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Repousser le désert
Les efforts déployés par la Chine depuis des décennies pour faire reculer le désert transforment les paysages et font émerger de nouveaux moyens de subsistance

En juin dernier, lors d’un reportage au Xinjiang, j’ai remarqué un phénomène récurrent dans toute la région : des arbres fraîchement plantés, au tronc encore frêle, bordaient des routes traversant ce qui, peu de temps auparavant, n’était qu’un désert à perte de vue. De Tourfan aux abords d’Urumqi, le schéma se répétait à l’identique.
Au lancement du projet, la plupart des automobilistes qui passent aujourd’hui devant ces arbres n’étaient pas encore nés. L’idée sous-jacente est simple, même si sa mise en œuvre s’étale sur plusieurs décennies : des rangées d’arbres servent de brise-vent, freinant l’avancée du désert de Gobi tout en fournissant du bois aux communautés locales. Le nom de « projet de ceinture forestière des “Trois Nord” » fait référence aux trois régions traversées par cette ceinture : le nord-est, le nord-ouest et le nord de la Chine. Les travaux ont débuté en 1978 et devraient se poursuivre jusqu’aux alentours de 2050 ; à cette échéance, la barrière achevée devrait s’étendre sur 4 480 km et créer environ 35 millions d’hectares de couvert forestier. La Chine compte parmi les pays possédant les plus vastes étendues désertiques au monde. Durant une grande partie du XXe siècle, ces déserts n’ont cessé de s’étendre. Le programme de la Grande Muraille verte a été lancé pour inverser cette tendance.
Les chiffres illustrant l’ampleur de cette entreprise sont difficiles à appréhender d’un seul tenant. Depuis 1978, quelque 66 milliards d’arbres auraient été plantés pour enrayer l’avancée des déserts de Gobi et du Taklamakan. En novembre 2024, une équipe de plantation a comblé la dernière brèche d’une ceinture verte de 3 046 km entourant désormais le désert du Taklamakan, zone dont la superficie équivaut à peu près à celle de la Finlande. Il s’agit d’une étape majeure franchie après un demi-siècle d’efforts, qui ne représente pourtant qu’une partie d’un plan bien plus vaste.
Des progrès tangibles
Pendant longtemps, les sceptiques se sont demandé si le nombre d’arbres plantés en Chine se traduisait réellement par un paysage plus sain, ou si les jeunes plants ne périssaient pas en silence, sans que personne le remarque. Des recherches récentes montrent que ces arbres poussent bien. Selon Zhu Jiaojun, de l’Académie chinoise des sciences, la superficie des terres désertifiées en Chine a diminué d’environ 10 % depuis 2000, tandis que les zones touchées par une désertification sévère ou extrême ont reculé de plus de 40 %. Le taux de couverture forestière de la zone du programme est passé d’environ 5 % en 1978 à 14 % en 2022, témoignant ainsi des progrès tangibles de l’initiative. Des analyses satellitaires récentes apportent un éclairage supplémentaire : les scientifiques ont constaté que le couvert foliaire des forêts plantées en Chine s’étendait plus rapidement que celui des boisements naturels voisins, car ces arbres sont encore jeunes et en pleine croissance ; par ailleurs, la ceinture de végétation entourant le désert du Taklamakan absorbe désormais plus de carbone que le désert n’en émet.
L’aspect le plus intéressant de cette histoire réside peut-être dans ce qui s’est produit une fois les arbres bien établis. Dans le désert de Kubuqi, on ne s’est pas contenté de planter : des parcs solaires ont été installés sur le sable stabilisé. Ces panneaux remplissent une double fonction : ils produisent de l’électricité pour le réseau tout en réduisant l’évaporation grâce à leur ombre, favorisant ainsi la pousse d’arbustes et d’herbes à leur base. Les travailleurs locaux assurent désormais l’entretien des panneaux, cultivent des plantes à leur ombre et élèvent du bétail sur ces nouvelles prairies, autant d’emplois qui n’existaient pas dans ce désert il y a une génération.
Un modèle inspirant pour le Sahel
L’approche chinoise repose sur une méthode simple mais efficace : des damiers de végétaux séchés, disposés au sol pour briser le vent et permettre aux jeunes plants de s’enraciner. Depuis des décennies, des travailleurs répètent ce processus à la main sur de vastes étendues de dunes, faisant de cette technique l’emblème du programme tout entier. Son faible coût et son efficacité avérée ont favorisé son adoption au-delà des frontières chinoises.
Depuis 2018, des chercheurs et ingénieurs chinois collaborent avec la Mauritanie, l’Éthiopie et le Nigeria, pays participant tous à l’Initiative de la Grande Muraille verte en Afrique, lancée en 2007 pour restaurer les terres dégradées à travers le Sahel. Un article d’opinion publié cette année dans la revue Nature (rédigé notamment par Zheng Lilin, de l’Université Jiao Tong de Shanghai) soutient que la version chinoise du projet a réussi là où d’autres initiatives de « muraille verte » ont peiné, et que ses méthodes méritent d’être étudiées de plus près par d’autres programmes de restauration des terres. La coopération s’est depuis élargie à la surveillance par satellite et à la télédétection, via un centre de recherche conjoint sino-africain ; les partenaires africains peuvent ainsi suivre la dégradation des sols de la même manière que la Chine surveille sa propre ceinture forestière, c’est-à-dire en temps quasi réel, sans avoir à attendre des années pour savoir si une campagne de reboisement a porté ses fruits.
Cela ne signifie pas pour autant que le projet soit achevé ou qu’il ait été facile à mener. La Chine prévoit encore de planter environ 34 milliards d’arbres d’ici 2050. Ainsi, la génération de travailleurs qui a lancé ce projet à l’âge adulte dans les années 1970 voit aujourd’hui ses enfants et petits-enfants en poursuivre l’exécution, souvent sur les mêmes étendues désertiques où leurs aînés ont œuvré.
Quelque part dans les déserts du nord-ouest de la Chine, d’autres arbres au tronc fin continuent de prendre racine, attendant de voir s’ils résisteront à leurs premiers hivers rigoureux. Il ne s’agit pas d’une avancée spectaculaire. Cette démarche ressemble davantage à la réalité de la plupart des projets environnementaux : un travail lent et répétitif, accompli en creusant de petits trous dans le sable, un par un, décennie après décennie, jusqu’à ce que le désert cesse tout simplement de progresser.
ANTONIO ALVAREZ, journaliste à China Focus
| Source:Chinafrique | ![]() |
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