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La Longue Marche : quand l’histoire devient destin

French.china.org.cn | Mis à jour le 30. 07. 2026 | Mots clés : Longue Marche
La Chine au Présent | 30. 07. 2026

Comprendre la trajectoire d’un géant exige de remonter aux sources de ce qui a forgé, dans la douleur, son inexorable confiance. 

Il est des événements historiques qui cessent d’appartenir à la seule histoire pour entrer dans cette région plus mystérieuse où les peuples puisent les images qu’ils se donnent d’eux-mêmes. La Longue Marche est de ceux-là. Quatre-vingt-dix ans après l’achèvement de cette épopée, il ne s’agit plus seulement d’évoquer le déplacement de milliers d’hommes à travers montagnes, marécages et fleuves, mais d’interroger une aventure qui, comme toutes les grandes fondations politiques, relève autant du fait historique que de sa transformation en mémoire collective.

Je songe souvent à cette rencontre rapportée par André Malraux dans Les Antimémoires. Face à Mao Zedong, il ne cherche ni le détail biographique ni la confidence. Ce qui l’intéresse est d’une autre nature : comment un homme devient-il le dépositaire d’une aventure collective ? Comment une existence particulière finit-elle par incarner le destin d’une civilisation ? Malraux savait que les grandes figures historiques ne se comprennent pas seulement à travers les archives, mais aussi par les mythes qu’elles rendent possibles. La Longue Marche appartient à cette catégorie rare d’événements où la géographie devient une psychologie et où la souffrance se transforme en langage politique.

La France possède ses récits fondateurs, la Révolution française ou bien encore la Résistance. La Chine possède également les siens, mais peu d’entre eux occupent une place aussi singulière que la Longue Marche. Elle n’est pas seulement une retraite militaire devenue victoire morale. Elle est une réponse à une question que toutes les civilisations affrontent un jour : comment survivre lorsque tout semble perdu ?

Dans le vacarme du XXᵉ siècle, la Chine apparaissait aux observateurs occidentaux comme un pays fragmenté, déchiré par les guerres civiles, les interventions étrangères et les humiliations accumulées depuis les guerres de l’Opium. Beaucoup annonçaient son effacement. Peu imaginaient que ce territoire apparemment condamné préparait déjà son retour. La Longue Marche représente précisément ce moment paradoxal où la défaite cesse d’être une fin pour devenir une méthode.

On a souvent aligné les chiffres : des milliers de kilomètres parcourus, des montagnes franchies à des altitudes extrêmes, des fleuves traversés, des pertes immenses. Mais les chiffres impressionnent sans expliquer. Aucune statistique ne peut traduire ce qui transforme une retraite en légende.

Les Grecs savaient déjà qu’une civilisation vit autant par ses récits que par ses lois. La Chine moderne n’échappe pas à cette vérité universelle. Mao Zedong émerge de cette traversée comme Napoléon après la campagne d’Italie ou de Gaulle depuis Londres : moins parce qu’il commande que parce qu’il incarne. Les circonstances historiques produisent parfois des dirigeants ; plus rarement des symboles. La Longue Marche fit de Mao Zedong l’un de ces symboles dont la puissance dépasse la personne.

Malraux, qui avait rencontré tant de chefs d’État, avait compris que Mao Zedong ne se présentait jamais comme un simple acteur politique. Il parlait depuis une temporalité plus vaste, presque géologique, où plusieurs siècles semblaient converser à travers un seul homme. Cette dimension explique sans doute pourquoi la Longue Marche continue de fasciner bien au-delà de la Chine.

L’Occident contemporain éprouve souvent des difficultés à comprendre cette mémoire. Il cherche des programmes, des institutions, des doctrines, oubliant que les nations vivent aussi d’images et de récits. La Longue Marche est d’abord une immense narration nationale. Elle enseigne que l’endurance peut devenir une stratégie. Elle affirme que la volonté possède parfois une efficacité supérieure aux ressources matérielles. Elle rappelle enfin qu’une nation peut transformer ses blessures en énergie historique.

Il serait pourtant réducteur de figer cet épisode dans une célébration immobile. Les commémorations n’ont de sens que lorsqu’elles dialoguent avec le présent. Or la Chine d’aujourd’hui n’est plus celle des années trente.

Le pays qui construisait péniblement quelques routes est devenu l’un des principaux bâtisseurs d’infrastructures au monde. Le territoire qui cherchait à préserver son unité développe désormais des réseaux ferroviaires reliant des milliers de villes. La nation qui luttait pour sa survie figure parmi les premières puissances scientifiques, industrielles et technologiques de la planète.

L’histoire ne se répète jamais, mais elle conserve des fidélités profondes. Ce qui relie la Longue Marche à la Chine contemporaine n’est pas l’identité des circonstances, c’est une certaine idée de la durée. Les grandes politiques chinoises s’inscrivent rarement dans l’urgence. Elles procèdent davantage de cette patience stratégique qui caractérise les civilisations anciennes.

Dans un monde dominé par l’immédiateté, où les réseaux sociaux imposent le rythme de l’instant et où les marchés financiers raisonnent à la milliseconde, cette capacité à inscrire l’action collective dans plusieurs décennies, voire dans une temporalité séculaire, demeure l’un des traits les plus singuliers de la Chine. La Longue Marche apparaît alors comme une métaphore permanente : accepter la longueur du chemin plutôt que de rechercher la facilité du raccourci. Cette leçon dépasse largement les frontières chinoises.

Notre époque traverse une crise de la durée. Les démocraties occidentales peinent souvent à inscrire leur action dans le temps long ; les sociétés s’impatientent ; les technologies accélèrent les décisions et les conflits fragmentent les horizons. Dans cet univers d’accélération permanente, le souvenir de la Longue Marche nous invite paradoxalement à ralentir notre compréhension de l’histoire. Il rappelle qu’aucune civilisation ne se construit en quelques années, qu’aucune renaissance nationale n’est instantanée, qu’aucune ambition collective ne peut éviter les épreuves.

Malraux écrivait que les civilisations ne meurent véritablement que lorsqu’elles cessent de croire à leur propre destin. La Chine contemporaine, quelles que soient les discussions que peuvent susciter ses choix politiques ou économiques, manifeste incontestablement une confiance retrouvée dans sa continuité historique. Cette confiance plonge ses racines dans plusieurs millénaires de civilisation, mais aussi dans les épreuves fondatrices du XXᵉ siècle, dont la Longue Marche demeure l’une des plus marquantes.

Toute histoire nationale comporte ses ombres, ses tragédies et ses contradictions. L’intelligence historique consiste précisément à accepter cette complexité sans renoncer à comprendre ce qui donne sa cohérence à une trajectoire collective.

La Longue Marche appartient désormais à l’histoire universelle des grandes expériences humaines, tout en demeurant profondément enracinée dans la mémoire nationale chinoise. Elle porte en elle une interrogation qui traverse le temps et l’espace : que devient un peuple lorsqu’il refuse d’abandonner ? Peut-être est-ce là que réside la véritable actualité de cet anniversaire. À l’heure où les équilibres internationaux se redessinent, où l’Asie retrouve une place centrale dans les affaires du monde, comprendre la Chine suppose de comprendre les récits qui continuent d’habiter sa conscience nationale. On ne comprend pas la France sans Valmy. On ne comprend pas l’Inde sans la Marche du sel. On ne comprend pas la Chine sans la Longue Marche.

Ce n’est pas seulement un épisode militaire : c’est une grammaire de la persévérance. Et lorsque l’on relit les pages où Malraux évoque Mao Zedong, une impression demeure. Au-delà des divergences idéologiques ou des débats historiques, il avait perçu quelque chose de plus profond : certaines aventures humaines échappent aux catégories ordinaires de la politique pour rejoindre cette dimension où l’histoire devient destin.

La Longue Marche continue de parler non parce qu’elle appartient au passé, mais parce qu’elle rappelle à chaque génération que les peuples ne se définissent pas seulement par ce qu’ils possèdent, mais aussi par les chemins qu’ils ont accepté de parcourir ensemble. C’est peut-être cela, finalement, la véritable victoire de la Longue Marche : avoir transformé une route en mémoire, une épreuve en espérance et une traversée en horizon.

*DAVID GOSSET est spécialiste français des affaires internationales et des études chinoises et fondateur de l’Initiative mondiale Chine-Europe-Amérique.


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Source:La Chine au Présent