ZOOM AFRIQUE L'aide sanitaire américaine se heurte à une résistance à travers l'Afrique
Dans le cadre de la "stratégie sanitaire mondiale America First" de Washington, sept travailleurs humanitaires américains ont intégré un centre d'isolement américain contre l'Ebola situé dans le centre du Kenya à la mi-juillet, malgré des manifestations locales de plusieurs semaines et les ordonnances de la Haute Cour du Kenya exigeant l'arrêt des opérations.
Cette stratégie vise à refonder l'aide sanitaire mondiale des Etats-Unis autour d'une nouvelle génération d'accords bilatéraux. Depuis décembre 2025, Washington a signé des protocoles d'accord de coopération sanitaire avec plus de 30 pays, pour un montant total de 20 milliards de dollars.
Ces fonds sont toutefois assortis de conditions qui ont suscité des objections de la part des pays africains : le Ghana a refusé en avril de signer l'accord ; le Zimbabwe s'est retiré en février de son propre accord, qualifiant les conditions d'"asymétriques" ; et la Zambie a mis son accord en suspens en mai après que Washington avait exigé qu'il soit signé parallèlement à un pacte sur les minerais critiques.
COLONIALISME NUMERIQUE
Prétendument destiné à financer des programmes de lutte contre le VIH/sida, le paludisme et la tuberculose, l'accord proposé par Washington au Ghana devait s'étendre sur cinq ans, mais il exigeait d'Accra qu'elle partage 25 ans de dossiers médicaux de ses citoyens. Selon les médias, ces dispositions relatives aux données ont conduit le président John Dramani Mahama à rejeter l'accord.
Arnold Kavaarpuo, directeur exécutif de la Commission ghanéenne de protection des données, a déclaré que "l'accord de partage de données proposé prévoyait l'accès non seulement aux ensembles de données de santé, mais aussi aux métadonnées, aux tableaux de bord, aux outils de reporting, aux modèles de données et aux dictionnaires de données", ce qui permet à dix entités américaines d'accéder à ces données sans autorisation préalable du Ghana.
Citant des sources, l'Agence France-Presse a rapporté une autre exigence selon laquelle la base de données biométrique "GhanaCard", détenue par l'autorité nationale ghanéenne chargée de l'identification, devait être intégrée en temps réel aux systèmes américains, contournant ainsi la loi ghanéenne de 2012 sur la protection des données.
Selon M. Kavaarpuo, tout cela revenait à "externaliser l'architecture des données de santé du pays à un organisme étranger".
David Gyedu, expert en cybersécurité, a averti qu'un tel transfert d'informations biologiques comportait un risque permanent et irréversible, car si un mot de passe bancaire volé peut être réinitialisé, personne ne peut réinitialiser sa séropositivité au VIH ni réémettre son propre ADN, ses empreintes digitales, son motif d'iris ou ses marqueurs génétiques.
Le Kenya a été confronté à une situation similaire. Dans le cadre d'un accord signé en décembre dernier, Washington s'est engagé à verser environ 1,6 milliard de dollars sur cinq ans, tandis que le Kenya devait apporter une contribution d'environ 850 millions.
Selon le magazine African Business, l'essentiel de l'accord consistait à transférer les données de santé kenyanes dans un seul sens, le versement des fonds étant subordonné au transfert de ces données au-delà de la frontière.
Des actions en justice contre le gouvernement concernant cet accord ont été intentées en l'espace de quelques semaines, et la Haute Cour a suspendu sa mise en œuvre. La Cour d'appel a levé cette suspension en mai, et une décision définitive est attendue fin octobre.
Le porte-parole du gouvernement zimbabwéen, Nick Mangwana, a déclaré que son pays avait été invité à partager ses ressources biologiques et ses données sur une longue période, sans garantie correspondante d'accès aux vaccins ou aux traitements développés à partir de celles-ci, alors que Washington n'offrait aucune donnée épidémiologique en échange.
De tels accords redistribuent la propriété des données plutôt que de les restituer, a déclaré la revue PLOS Global Public Health, donnant lieu à ce qu'elle a qualifié de "colonialisme numérique" : les vies africaines sont comptabilisées et surveillées pour gérer les risques ailleurs, sous le couvert d'un partenariat.
UN "CHEVAL DE TROIE"
Après leur retrait officiel de l'Organisation mondiale de la santé en janvier dernier, les Etats-Unis ont davantage misé sur l'aide sanitaire comme moyen de pression dans les négociations bilatérales. En Zambie, ces négociations ont concerné le secteur minier.
Le ministre zambien des Affaires étrangères, Mulambo Haimbe, a déclaré en mai qu'un projet d'accord sanitaire quinquennal d'une valeur pouvant atteindre 2 milliards de dollars était au point mort en raison de conditions relatives aux données que le gouvernement zambien juge inacceptables.
Une autre source de préoccupation concerne les conditions préalables imposées dans le domaine minier, qui prévoient un financement de la santé de 1 milliard de dollars sur cinq ans pour la Zambie - soit moins de la moitié de ce que le pays recevait auparavant - en échange de l'ouverture de ses industries du cuivre, du cobalt et du lithium aux entreprises américaines.
Selon des informations relayées par les médias américains, un projet de note du département d'Etat américain envisageait de réduire l'aide vitale destinée aux patients atteints du VIH en Zambie afin d'obtenir des concessions sur les minerais stratégiques.
Lier les minerais à l'aide médicale n'est pas inhabituel en Afrique.
L'accord de 300 millions de dollars rejeté par le Zimbabwe comportait également des exigences américaines concernant ses ressources minérales.
Le réseau médiatique Health Policy Watch a rapporté en janvier que les mémorandums sur la santé destinés à la Zambie, à la République démocratique du Congo et à d'autres pays étaient retardés jusqu'à ce que les Etats-Unis obtiennent un accès plus favorable à leurs minerais.
Le journal zimbabwéen NewsDay a indiqué que les Etats-Unis entremêlent depuis longtemps l'aide humanitaire à leurs propres intérêts stratégiques, en liant l'aide sanitaire à des concessions politiques, à des réformes économiques et à des exigences concernant les ressources.
Une telle aide fonctionne comme un "cheval de Troie", a déclaré le journal, permettant d'instaurer une surveillance, de façonner les priorités politiques et de s'assurer l'accès aux minerais et aux marchés stratégiques de l'Afrique.
Plus de 50 organisations de la société civile, dont le Resilience Action Network Africa, ont rédigé une lettre ouverte avertissant les dirigeants africains que les conditions proposées ne servent que les objectifs stratégiques de Washington.
Jonas Atingdui, analyste ghanéen spécialisé dans l'économie et les politiques publiques, a déclaré que Washington tirait depuis longtemps parti de son statut de donateur pour faire valoir ses intérêts en matière de diplomatie, de sécurité, de géopolitique et de recherche scientifique, intégrant ainsi la santé mondiale dans la rivalité entre grandes puissances.
ERODATION DE LA SOUVERAINETE
Lemmy Nyongesa Mulaku, professeur d'études internationales à l'Université de Nairobi, a déclaré que permettre aux Etats-Unis d'obtenir et d'utiliser les données de santé des citoyens africains revenait à perpétuer le néocolonialisme, ajoutant que ces données "ne sont pas à vendre".
Accepter les conditions américaines, a fait remarquer M. Gyedu, serait contraire aux dispositions relatives à la vie privée de la Constitution ghanéenne de 1992 ainsi qu'à ses lois sur la protection des données et la cybersécurité, faisant de ce refus non seulement un choix politique, mais aussi une nécessité juridique.
Selon les conditions américaines, les médicaments approuvés par l'Agence fédérale américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) américaine auraient été mis sur le marché sans examen par l'Autorité ghanéenne des aliments et des médicaments, les litiges auraient été réglés en vertu des lois américaines, et les 109 millions de dollars promis par Washington auraient été subordonnés à l'approbation du Congrès américain et à la disponibilité des fonds.
Une analyse réalisée par le Réseau régional pour l'équité en matière de santé en Afrique orientale et australe a révélé que ces accords exigent généralement des pays africains qu'ils considèrent les autorisations de la FDA et les autorisations d'utilisation d'urgence comme les fondements principaux de leur propre homologation des produits de santé, reléguant ainsi les autorités nationales de régulation des médicaments et de la santé publique au second plan.
De plus, le Réseau kenyan sur les questions juridiques et éthiques liées au VIH et au sida a souligné que l'accord entre le Kenya et les Etats-Unis accorde l'immunité juridique aux ressortissants et aux sous-traitants américains, ce qui laisse entendre que les tribunaux kényans pourraient ne pas être compétents en cas de litige concernant l'utilisation abusive de données.
Ces préoccupations ont été mises à l'épreuve au Kenya. Parallèlement aux 13,5 millions de dollars alloués à la lutte contre l'épidémie Ebola, Washington a construit un centre d'isolement de 50 lits sur la base aérienne de Laikipia, à environ 200 km au nord de Nairobi, destiné au personnel américain exposé au virus en RDC et en Ouganda mais ne présentant pas encore de symptômes.
Ce projet a suscité une vive opposition, les Kenyans craignant d'importer l'épidémie dans leur pays, qui n'a enregistré aucun cas. Des centaines d'habitants ont manifesté de fin mai à juin, tandis que la police a tiré des gaz lacrymogènes et des balles réelles, tuant trois personnes.
Malgré ces manifestations, l'organisation caritative américaine Samaritan's Purse a confirmé que sept membres de son personnel américain, rapatriés de RDC, avaient entamé à la mi-juillet une quarantaine de 21 jours dans ce centre, et le département d'Etat américain a reconnu cet arrangement.
Le ministre ghanéen de la Santé, Kwabena Mintah Akandoh, a déclaré que le refus de l'accord sanitaire s'inscrivait dans la volonté du Ghana de défendre sa "souveraineté sanitaire", ajoutant que son pays souhaitait un partenariat constructif qui "ne s'accompagne pas de conditions restrictives".
Les médias et les analystes africains décrivent l'accord conclu avec Washington comme une transaction plutôt qu'un partenariat, dans lequel le prix de l'aide est constitué des données sanitaires, des ressources minérales et du pouvoir réglementaire des pays bénéficiaires. Imposer des règles d'exportation et rechercher un avantage stratégique sous le couvert de l'aide est très éloigné de ce que devrait être la coopération sanitaire mondiale, affirment-ils.








