Ebola en RDC : à Mongbwalu, les enterrements mettent la confiance à l'épreuve (REPORTAGE)
Au petit matin, une légère brume enveloppait les ruelles étroites d'un quartier de Mongbwalu en Ituri, province dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Lorsque les équipes de riposte contre Ebola sont arrivées, des habitants observaient déjà la scène derrière des portes entrouvertes, échangeant des murmures inquiets.
A l'intérieur d'une maison modeste, le corps d'un habitant, mort après avoir présenté des symptômes suspects d'Ebola, attendait d'être pris en charge pour un enterrement sécurisé. Dehors, la suspicion, la peur et parfois même l'hostilité gagnaient peu à peu la foule.
Mongbwalu, cité minière aurifère du territoire de Djugu, figure aujourd'hui parmi les principaux foyers de cette nouvelle flambée d'Ebola, la 17e recensée dans le pays depuis la découverte du virus en 1976.
A travers le pays, plus de 900 cas suspects et plus de 220 décès suspects ont été rapportés depuis le début de cette flambée, a indiqué lundi l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Selon les données publiées dimanche par les autorités sanitaires congolaises, la zone de santé de Mongbwalu a enregistré à elle seule 339 cas suspects et 88 décès suspects.
Pour les habitants de Mongbwalu, Ebola n'est plus une simple statistique. La maladie s'est invitée dans les maisons, les funérailles, les conversations de voisinage. Elle alimente désormais une peur quotidienne, nourrie autant par les décès que par les rumeurs.
Sous les regards lourds et méfiants des habitants, John Tumudjibe, responsable de l'équipe chargée des enterrements sécurisés, ne s'est pas immédiatement dirigé vers le corps. Il a d'abord pris le temps de rencontrer les proches du défunt, avant de demander qu'un membre de la famille accompagne l'équipe dans la pièce où reposait la dépouille.
Dans la riposte contre Ebola, la prise en charge des corps constitue l'un des moments les plus sensibles. Le virus pouvant se transmettre par contact avec les liquides biologiques d'une personne infectée, les rites funéraires traditionnels - où les proches lavent le corps, le touchent ou s'en approchent pour lui dire adieu - représentent un risque élevé de contamination. Dans ce contexte, un geste de deuil peut devenir vecteur de transmission, tandis qu'une procédure mal comprise peut rapidement provoquer tensions et confrontations.
M. Tumudjibe le savait : avant même d'entrer dans la maison, il fallait d'abord calmer les vivants.
A son arrivée, le chagrin des proches se mêlait à la méfiance. Certains voisins menaçaient de chasser l'équipe, tandis que d'autres s'approchaient avec hostilité, surveillant le moindre geste.
"Nous sommes venus pour vous aider et vous protéger", a-t-il expliqué à la famille. "Nous devons sécuriser le corps afin d'éviter que vous soyez contaminés à nouveau. Cette maladie est bien réelle."
D'une voix calme, il a ensuite détaillé la procédure : l'enveloppement du corps selon les protocoles sanitaires, la désinfection, le transfert vers le lieu d'inhumation, ainsi que la possibilité pour la famille de faire ses adieux dans des conditions sécurisées.
Le ministre congolais de la Santé, Roger Kamba, avait souligné que dans cette flambée, l'alerte communautaire n'avait pas fonctionné assez tôt. Dans plusieurs localités touchées, des habitants ont d'abord interprété les symptômes comme ceux d'une "maladie mystique". Certains malades n'ont pas été conduits rapidement vers des structures de santé, laissant au virus le temps de circuler.
Kundingeda, le frère du défunt, a reconnu avoir touché le corps, craignant désormais que d'autres membres de la famille aient été exposés au virus.
"Avant, je ne savais pas. Aujourd'hui, je comprends que c'est vrai", a-t-il confié. "Maintenant, je sais qu'il faut croire ce que disent les médecins. J'ai vu de mes propres yeux comment ils ont mis le corps de mon frère dans un sac (mortuaire)."
Peu à peu, au fil des explications répétées de M. Tumudjibe, la tension est retombée. Les voisins qui avaient menacé de s'opposer à l'intervention ont fini par reculer. Les agents ont alors revêtu leurs équipements de protection, désinfecté les lieux, scellé le sac mortuaire et rempli les documents nécessaires. Autour d'eux, les habitants observaient en silence et à distance, pendant que le corps était emporté conformément aux protocoles de la riposte sanitaire.
Iza Banga, un voisin du défunt, a reconnu avoir lui aussi cru aux rumeurs. "Au début, nous entendions dire qu'il y avait des cercueils qui tuaient les gens", raconte-t-il. "Mais maintenant, nous voyons que des gens meurent presque chaque jour ici, dans notre quartier. Certains corps présentent du sang partout. Nous avons vraiment peur pour nos vies."
Pour M. Tumudjibe, cet enterrement qui a failli dégénérer n'est qu'un épisode parmi d'autres. Depuis jeudi dernier, au moins trois incidents liés à des centres de traitement, à des lieux d'isolement ou à la prise en charge des corps ont été signalés dans l'Ituri.
A Rwampara, localité située près de Bunia, chef-lieu provincial, des manifestants ont incendié des tentes de traitement après le refus des autorités de remettre à une famille le corps d'une personne suspectée d'être morte d'Ebola pour un enterrement traditionnel.
A Mongbwalu, vendredi soir, des habitants ont attaqué puis brûlé une tente installée à l'hôpital général de Mongbwalu pour accueillir des cas suspects. Deux jours plus tard, de jeunes hommes en colère, armés de machettes, ont de nouveau fait irruption dans l'hôpital pour exiger la remise du corps d'un proche. Des coups de feu ont été entendus à proximité. A la suite de ces incidents, plus d'une dizaine de patients ont pris la fuite.
Sous les restes calcinés de la tente incendiée, Richard Lokodi, médecin en chef de l'hôpital qui guidait les journalistes, ne cachait pas son désarroi. "L'hôpital n'est pas clôturé, le personnel est exposé. L'incendie de cette tente a provoqué une panique au sein du corps médical."
Lundi, le directeur général de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a alerté sur la difficulté particulière à contenir cette flambée. Selon lui, la détection tardive de l'épidémie oblige désormais les équipes de riposte à courir derrière un virus déjà largement propagé. A cette complexité s'ajoutent l'insécurité persistante dans l'est de la RDC, la recrudescence des violences armées et une méfiance durable envers les institutions et le personnel venus de l'extérieur.
Lundi également, le gouverneur de l'Ituri, Johnny Luboya, a évoqué lors d'une conférence de presse en ligne les attaques survenues à Mongbwalu et à Rwampara contre des personnels de santé et des structures de traitement. Il a qualifié de "guerre" la sécurisation des installations médicales, tout en soulignant le rôle crucial de la communication avec les communautés locales. Selon lui, sans une implication pleine des habitants dans la riposte, de tels incidents risquent de se reproduire.
Après la prise en charge du corps, les membres de l'équipe ont retiré lentement leurs combinaisons de protection à l'extérieur de la maison. La chaleur et l'humidité les avaient rendus trempés de sueur, comme s'ils sortaient de l'eau.
M. Tumudjibe explique qu'après chaque opération de ce type, les agents devraient pouvoir boire immédiatement de l'eau, se reposer et reprendre des forces. Mais à Mongbwalu, même ces conditions minimales ne sont pas toujours réunies.
"Nous travaillions dans une situation très difficile", a-t-il dit. "Parfois, nous n'avons même pas d'argent pour acheter de l'eau aux membres de l'équipe. Mais nous continuons, parce que nous voulons protéger la communauté de Mongbwalu."








