RDC/Ebola : multiples facteurs conjugués pèsent sur la lutte (REPORTAGE)
Dans les couloirs bondés de l'hôpital central de Bunia, des familles attendent des nouvelles de proches suspectés d'être atteints d'Ebola, partageant leurs inquiétudes sur la maladie, les morts et ceux chargés de les enterrer. Des agents de santé se déplacent entre les services, dans un espace limité et sous une pression croissante.
Cette dernière flambée, déclarée le 15 mai, s'est désormais propagée de la province de l'Ituri (est) au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, tandis que l'Ouganda voisin a également signalé des cas confirmés.
Le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, a déclaré vendredi que la situation en RDC était "profondément préoccupante", faisant état de 82 cas confirmés et sept morts.
Cependant, l'épidémie serait beaucoup plus large, avec près de 750 cas suspects et 177 décès suspects, a-t-il indiqué sur les réseaux sociaux, ajoutant que "ces chiffres changent à mesure que les efforts de surveillance et les tests de laboratoire s'améliorent, mais la violence et l'insécurité entravent la riposte".
La pression ne se mesure pas seulement au nombre de patients. Elle se voit aussi dans l'inquiétude qui accompagne presque chaque étape de la riposte, de l'isolement au dépistage, en passant par le suivi des contacts et les enterrements sécurisés.
Les proches d'un jeune homme mort d'Ebola ont refusé de laisser la Croix-Rouge prendre en charge son enterrement. Ils voulaient l'inhumer eux-mêmes, disaient-ils, par honneur. Certains ne croyaient toujours pas qu'il était mort d'Ebola.
"Nous avons déjà négocié avec la famille. Nous comprenons leur douleur, mais ces mesures sont vitales", a déclaré Alphonse Leo, chef d'équipe de la Croix-Rouge présent sur place. "Un enterrement non sécurisé pourrait mettre des dizaines de personnes en danger".
RUMEURS ET RESISTANCE COMMUNAUTAIRE
La résistance communautaire est devenue l'un des principaux obstacles à la riposte à l'épidémie.
Le ministre congolais de la Santé, Roger Kamba, a déclaré plus tôt cette semaine que l'alerte avait été retardée dans certaines communautés touchées parce que des habitants pensaient que la maladie relevait du "mystique".
Jean-Jacques Muyembe, directeur général de l'Institut national de recherche biomédicale et l'un des plus grands spécialistes mondiaux d'Ebola, a déclaré à Xinhua que la méfiance envers les personnes venues de l'extérieur pouvait affaiblir la riposte.
"Quand les gens voient que les instructions et les mesures sont annoncées par des personnes de leur propre milieu, ils y croient. Si cela vient de quelqu'un de Kinshasa (la capitale), ils doutent", a-t-il dit, soulignant que la première tâche était de bâtir la confiance entre les agents de santé et la population.
A Rwampara, la zone la plus touchée de l'Ituri, cette méfiance a dégénéré jeudi en violences.
Des habitants ont incendié un site de traitement Ebola après avoir réclamé la restitution du corps d'un membre de leur communauté décédé après son admission au centre. La police et les autorités locales ont indiqué que la foule s'était rassemblée devant les grilles peu après l'annonce du décès, accusant les agents de santé de retenir le corps au nom des règles de sécurité liées à Ebola.
L'incendie a poussé des patients et des cas suspects à fuir le centre, selon des responsables locaux, faisant craindre que des personnes qui auraient dû rester sous observation disparaissent dans les quartiers voisins.
Mbata Kura Zamindo, chef du groupement de Rwampara, a appelé ces personnes à revenir. "Nous allons acheter des mégaphones et passer dans tous les quartiers de Rwampara pour demander à ceux qui ont fui de revenir", a-t-il déclaré.
Des sources sanitaires locales ont indiqué jeudi que Rwampara restait l'épicentre de la flambée, avec environ 50 cas suspects admis dans les structures de prise en charge et deux à quatre décès signalés chaque jour.
L'INSECURITE COMPLIQUE LA LUTTE
Au-delà de l'urgence sanitaire, l'insécurité constitue l'une des principales préoccupations des travailleurs humanitaires et des habitants.
A Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, sous le contrôle de la rébellion du Mouvement du 23-Mars (M23), plusieurs habitants ont dit douter de la capacité de la riposte à fonctionner correctement dans un contexte de conflit armé.
"Nous craignons que la guerre ne complique encore davantage les choses", a confié Clarisse Zawadi, commerçante au centre-ville de Goma. "Beaucoup de médecins spécialisés dans la riposte contre Ebola ne sont plus ici à cause de la situation actuelle. Les hôpitaux ne fonctionnent plus comme avant. Comment cela peut-il marcher dans ces conditions ?".
"Beaucoup de gens hésiteront même à se rendre dans les centres de santé", a-t-elle dit. "Les autorités auront du mal à retracer les contacts et à sensibiliser correctement la population".
L'inquiétude est particulièrement forte à Mongwalu, une cité minière de l'Ituri où plusieurs cas ont été détectés dans une zone régulièrement secouée par les violences de groupes armés locaux. Des sources humanitaires estiment que l'insécurité persistante pourrait entraver le suivi des contacts, le déploiement des équipes médicales et les campagnes de sensibilisation communautaire.
Le conflit plus large entre les forces gouvernementales et le M23 a également fragilisé la logistique dans l'est du pays. L'aéroport international de Goma reste fermé aux vols humanitaires, ce qui soulève des questions sur la rapidité avec laquelle les fournitures médicales, les équipements de laboratoire et le personnel spécialisé peuvent être acheminés vers les zones touchées.
Cette flambée est causée par la souche Bundibugyo, une forme plus rare d'Ebola détectée pour la première fois en Ouganda en 2007. Contrairement à la souche Zaïre, responsable de plusieurs flambées précédentes en RDC, Bundibugyo ne dispose d'aucun vaccin approuvé ni de traitement spécifique. Des vaccins candidats sont à l'étude, mais des responsables de l'OMS ont averti que les doses ne seraient pas disponibles avant plusieurs mois au plus tôt.
Anaïs Legand, responsable technique de l'OMS pour les fièvres hémorragiques virales, a déclaré mercredi que, même si les préparatifs se poursuivaient en vue d'éventuels essais, la priorité était de mettre en place des centres de traitement sûrs et optimisés, d'organiser les circuits d'orientation des patients et de veiller à ce que chaque cas suspect soit détecté et pris en charge le plus tôt possible.








