Le film "Dear You" et des recherches illustrent les liens durables des communautés chinoises d'outre-mer avec leur pays d'origine (INTERVIEW)
"L'attachement des Chinois d'outre-mer à leur terre d'origine s'est toujours manifesté de manières diverses à travers les époques, et le film 'Dear You' et son succès en sont une vibrante illustration", observe Ke Hongyi, chercheur-assistant à la Faculté d'histoire de l'Université du Zhejiang, spécialiste de l'histoire des communautés chinoises en France.
Phénomène surprise du box-office lors des congés du 1er mai et également présenté au Festival de Cannes 2026, ce long-métrage à petit budget a éclipsé toutes les autres sorties. Il s'inspire de l'histoire des "Qiaopi", ces courriers accompagnés d'envois de fonds que les émigrés chinois envoyaient à leur famille résidant au pays. Les collections des Qiaopi ont été inscrites par l'UNESCO au registre de la Mémoire du monde en 2013.
"Prenons la protagoniste du film, Xie Nanzhi, cette Chinoise de deuxième génération établie en Thaïlande", souligne M. Ke, "son prénom, évoquant les 'branches du sud', illustre à merveille cette trajectoire où la communauté a su s'enraciner et s'épanouir en Asie du Sud-Est. Mais l'attachement à la terre ancestrale est resté intact, et les Qiaopi en furent le réceptacle émotionnel."
La même dynamique se vérifie en France, un terrain exploré par M. Ke dans son dernier ouvrage, "Flux et Reflux : Histoire politique de l'émigration chinoise vers la France, 1949-1990", paru en avril chez l'éditeur allemand Springer Nature.
Fruit d'un minutieux travail d'investigation croisant les archives françaises et chinoises et de nombreux entretiens de terrain, ce livre analyse comment, bien avant l'établissement des relations diplomatiques entre Beijing et Paris en 1964, la communauté chinoise en France a réussi à restructurer ses liens avec sa patrie d'origine en dépit des fractures de la Guerre froide.
Par ces liens avec la terre ancestrale, les Chinois établis en France ont réaffirmé leur identité culturelle et renforcé la solidarité intracommunautaire, ce qui leur a permis de s'impliquer dans le développement économique des deux pays, et de contribuer aux échanges bilatéraux de divers domaines, jusqu'à aujourd'hui, indique l'historien.
Le succès du film "Dear You" et les recherches de M. Ke montrent bien que le cadre théorique de la "diaspora", développé par les chercheurs occidentaux, ne saurait s'appliquer de manière mécanique à la communauté chinoise d'outre-mer.
Dans cette théorie classique occidentale, la "diaspora" faisait initialement référence à des populations contraintes à l'exil par l'oppression, telles que les Juifs ou les Afro-descendants. Ces groupes développent souvent un "tabou du retour" : un désir de regagner la terre d'origine contrarié par l'impossibilité d'y parvenir, ce qui forge une conscience communautaire largement déconnectée de leur patrie de départ, explique le chercheur.
Or, les communautés chinoises d'outre-mer n'ont jamais rompu les liens avec leur terre d'origine. "En Europe, par exemple, ces groupes participent activement au développement conjoint de leur pays d'accueil et de leur pays d'origine," souligne M. Ke.
"Loin d'être marqués par un quelconque 'tabou du retour', ils se perçoivent plutôt comme les acteurs d'une passerelle permanente entre les deux espaces, et sont fiers de l'émergence d'une Chine forte comme un ancrage essentiel de leur reconnaissance sociale", conclut-il.








