De Harbin aux Alpes : l'essor du tourisme hivernal chinois attire l'Europe (REPORTAGE)
Par un après-midi de janvier, sous un ciel bleu pâle, Zhong Yan, touriste venue de la province chinoise du Guangdong (sud-est), se tient devant une sculpture de glace du Manneken-Pis de Bruxelles. Le célèbre symbole belge, habituellement en bronze, est ici reproduit en glace translucide au cœur du Monde de glace et de neige de Harbin, dans le nord-est de la Chine.
Autour de cette sculpture, des familles glissent sur des toboggans de glace, des couples prennent des photos devant un château monumental, tandis que des visiteurs étrangers circulent dans un labyrinthe illuminé sur les rives gelées du fleuve Songhua.
"En 2018, lors d'un voyage en Europe, j'ai vu la statue en bronze à Bruxelles. La retrouver ici en glace est surprenant", explique Mme Zhong en posant pour une photo.
Portée par l'héritage des Jeux olympiques d'hiver de Beijing 2022 et par d'importants investissements publics, la Chine a accéléré le développement de son économie hivernale. Longtemps perçu comme un handicap saisonnier, l'hiver est devenu en Chine un levier économique majeur, évalué à plus de 1.000 milliards de yuans (environ 122 milliards d'euros).
D'après le Rapport 2026 sur le développement du tourisme de glace et de neige en Chine, la saison hivernale 2025-2026 devrait enregistrer 360 millions de visites sur des sites liés aux activités hivernales. Parmi ces voyageurs, 220 millions déclarent que la neige ou la glace constitue la principale motivation de leur déplacement. Les recettes du secteur pourraient ainsi atteindre 450 milliards de yuans (environ 54 milliards d'euros).
Selon la même source, plus de 50% des personnes interrogées se disent désormais intéressées par des séjours hivernaux à longue distance. Dans les faits, cette évolution se reflète également dans l'augmentation des départs vers les Alpes européennes.
HARBIN, VITRINE D'UNE STRATEGIE HIVERNALE
Capitale de la province chinoise du Heilongjiang, Harbin est devenue l'un des symboles de cette transformation. Ancien centre industriel marqué par des hivers rigoureux, la ville mise désormais sur le tourisme et les sports d'hiver.
Son Festival international de glace et de neige, lancé en 1963 et considérablement développé après les Jeux de Beijing 2022, a accueilli 90 millions de visiteurs durant la saison hivernale 2024-2025, générant 137,2 milliards de yuans (environ 16,7 milliards d'euros) de dépenses touristiques, soit des hausses respectives de 9,7% et 16,6% sur un an. Le nombre de visiteurs étrangers a quant à lui progressé de 94%.
En 2026, année marquant le 55e anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la Belgique, la présence d'une sculpture de glace du Manneken-Pis au festival rappelle ces liens bilatéraux.
Au-delà du ski, la ville diversifie son offre : pêche sur lac gelé, concerts dans des édifices historiques, ou encore bains thermaux en plein air. Début janvier, Harbin a également organisé une Exposition internationale de l'économie de la glace et de la neige ainsi qu'un "Dialogue des maires du monde", réunissant des représentants de plusieurs pays européens.
LES ALPES EN PREMIERE LIGNE
Si l'offre hivernale domestique s'est fortement étoffée ces dernières années, elle n'a pas atténué l'attrait des Chinois pour l'étranger. Les Alpes figurent parmi les premières bénéficiaires de cette évolution.
Dès 2013, Li Longlong, sélectionné par Suisse Tourisme, est devenu l'un des premiers moniteurs de ski sinophones en Suisse. "Nous sommes comme des oiseaux migrateurs : nous allons là où la neige est bonne", confie-t-il.
En octobre 2025, Suisse Tourisme indiquait que le nombre de nuitées des touristes chinois en Suisse durant l'hiver 2024-2025 avait dépassé les 340.000, en hausse de 36% sur un an, avec une progression attendue pour la saison suivante. L'organisme souligne l'importance croissante du marché chinois pour les sports d'hiver.
Cette dynamique s'appuie aussi sur l'essor rapide des stations de ski en Chine. Pour de nombreux habitants du sud du pays, elles constituent un premier contact avec le ski, souvent perçu comme une étape avant un séjour en Europe.
ENTRE AMBITION ET LIMITES
Les autorités chinoises soutiennent activement le développement des sports d'hiver. En 2024, le Conseil des Affaires d'Etat a réaffirmé l'objectif d'en faire un moteur de croissance.
Des limites subsistent néanmoins. La fiabilité de l'enneigement naturel et la fermeture estivale de nombreuses stations créent un écart qualitatif avec certains domaines alpins. Cet écart contribue, pour l'instant, à maintenir l'attrait pour les destinations européennes.
Le professeur Wang Yuxiong, directeur du Centre de recherche en économie du sport à l'Université centrale des finances et de l'économie, estime que "la Chine est devenue le marché de consommation des sports d'hiver au potentiel de croissance le plus important au monde". L'ancrage d'une véritable culture du ski demeure toutefois un processus de long terme.
A la tombée du jour, la cité de glace de Harbin s'illumine. La réplique de la Tour de la Grue jaune de Wuhan, éclairée de l'intérieur, diffuse une lumière douce à travers la glace. Autour, des jeunes en doudounes photographient les sculptures du concours international, illustration d'un hiver devenu à la fois spectacle et secteur économique.
Dans ce décor de glace, les frontières semblent s'estomper. Pour des millions de Chinois, l'hiver n'est plus seulement une contrainte climatique, mais un motif de mobilité internationale.








