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François
Bossière
L'esthétique chinoise est là pour
désarçonner. Elle nous a transmis une foule de paysages, répond à
des désirs de sagesse, de tranquillité, d'harmonie. Il est courant
d'entendre dire qu'elle est loin, très loin de la nôtre.
Etant jeune, je ne connaissais de la
Chine que les échos d'une rigide Révolution Culturelle, et de la
Chine ancienne une iconographie, en fait des images d'Epinal. Mais
en 1980, un professeur m'a prêté ''Silence'', recueil d'écrits de
John Cage. J'y ai trouvé une étroite articulation entre
philosophies extrême orientales et art contemporain occidental y
compris sa part de provocation pas précisément ''sage''. Ces textes
ont profondément transformé mes visions, les images d'Epinal se
sont effondrées. La Chine passait par des chemins imprévus. Et
lorsque j'ai lu le Yi King et Lao Zi, c'est ma présence dans le
monde où je me trouve que j'ai été amené à repenser. Ma relation
avec la culture chinoise était donc à la fois plus cachée et plus
opérante que la fascination d'un lointain autre part. J'ai plutôt
eu la sensation d'être déjà passé par là, c'était une confirmation
plutôt qu'une révélation.
Fin 1989, j'ai rencontré Yu Shuo qui
arrivait de Chine et allait devenir mon épouse. Je peignais alors
des portraits avec une acrylique volontairement épaisse, puis de
1992 à 1994 des paysages sur le motif, à l'huile. J'ai exposé à
Taiwan en janvier 1994 avant de visiter la Chine continentale. J'ai
toujours rencontré ici ou là-bas une grande considération chez les
Chinois qui voyaient mes peintures. Mais ces affinités ont quelque
chose de souterrain, loin des apparences, ce ne sont ni les lieux
ni l'iconographie chinoise (hormis les œuvres majeures) qui m'ont
intéressé.
J'ai longtemps attendu avant
d'utiliser l'encre de Chine, la conscience d'un métissage à la fois
profond et impalpable m'incitant à éviter toute forme de
déguisement. Je l'ai fait durant l'été 2000 sur du papier
occidental, lorsqu' après une longue phase de méticuleux travail
photographique j'ai eu besoin de travailler vite et en grande
quantité. Depuis ce moment, je l'utilise quotidiennement pour
peindre dans l'instant. Et dans cet instant elle peut produire à la
fois du velouté, du rêche et du brumeux. C'est le médium privilégié
des humeurs passagères, des idées vagues qui éclatent comme des
bulles, qui apparaissent et disparaissent aussi vite que l'écume
(contrairement aux galettes de fioul, malgré la couleur).
Ma brouette d'idées informulées se
déverserait oralement en borborygmes. Mais le poignet et la main
savent formuler par traînée rapide, hésitation, pivotement,
avachissement, tremblement, etc.., la liste peut être très longue.
Une feuille de 21 X 17 cm est pour eux une vaste piste de danse, et
il y en a 120 dans un seul petit bloc. Cette masse de potentialité
est constamment rappelée par Shi Tao. Toute tache comporte une
foule de figures, '' L'Unique Trait de Pinceau est à la racine de
tous les phénomènes ''. Il faut donc choisir laquelle ou lesquelles
seront plus apparentes. Il reste ensuite à ajouter une ou deux
retouches, par le pinceau et surtout par le collage d'un fragment
de notre quotidien médiatisé. Ce collage nous rapporte l'encre de
Chine millénaire ici et maintenant.
Une fois à l'aise avec l'outil et le
médium, il me fallait encore aborder le support chinois, le papier
Xuan, improprement appelé papier de riz. Je l'ai fait en décembre
2003. Beaucoup plus immédiat, il reçoit l'encre et la trace du
geste aussi instantanément qu'un film photographique. Il est aussi
plus contraignant, il n'est plus question d'y réétaler l'encre. Le
pinceau n'y glisse plus avec autant d'aisance, s'il ralentit la
forme est noyée, l'''os'' se décompose. Il m'a donc fallu
travailler en plus grand et mettre plus d'air entre le papier et le
pinceau.
Paris, décembre 2002 – janvier
2005
China.org.cn 2005/04/21
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